Mise à plat

J’aime pas les tablettes tactiles… et je l’assume

Aux yeux philo-LCD de nos geekocrates, ils rappellent ces insensibles aux tablettes de la Loi mosaïque, désavouant la lumière céleste au pied du mont Sinaï. Voilà que les mécréants au progrès ressurgissent sous les oripeaux du rétif à la divine tablette. Petit kit argumentaire pour tactilophobe décomplexé, histoire de glisser le doigt là où ça fait mal.
1 février 2013
Par
Peinture de Moïse avec dans ses mains un iPad

La batterie tiendra-t-elle quarante heures?

Les réfractaires aux tablettes montrés du doigt

Comme sur une énième mise à jour mal ficelée de Windows Vista, le même bug n’en finit pas de ressurgir. Ils s’étaient jadis ligués contre les progrès de la médecine, puis opposés au suffrage universel, avant de jacter plus tard contre la machine à vapeur et jurer de ne jamais s’équiper d’un réfrigérateur. L’antienne a décidément raison: l’Histoire semble ainsi inlassablement se répéter. Amis technovores, l’anti-progrès est de retour. Ce diable amish est parmi vous. Il se faufile sournoisement, mais un signe distinctif le trahit : il tape encore au clavier et installe des logiciels en cliquant sur une souris. Je bats ma coulpe publiquement, je suis l’un des leurs : malgré tous mes efforts, je n’arrive pas à me convertir à la tablette tactile. Pourtant, j’ai eu beau tout essayer.

AiePadchance!

L’ordinateur est nu, vive la tablette !

Tiens d’ailleurs c’est quoi une tablette tactile ? En pianotant de mes petits doigts poilus sur mon clavier (vraiment, je m’excuse) dans la barre de recherche du monopolistique Google, j’obtiens cette définition de Wikipédia, qu’on ne présente plus : « Une tablette tactile, tablette électronique, ardoise électronique ou bien encore tablette numérique est un ordinateur mobile en forme de tablette fine dépourvue de clavier et de souris, dont la principale interface est un écran tactile ».

Une espèce de mutant entre le smartphone et le laptop, en somme. Cet ordinateur bien dépouillé, et avec lequel on ne peut pas téléphoner, semble combiner joyeusement les inconvénients de l’un (ne rentre pas dans la poche…) et de l’autre (puissance et possibilités réduites, plante allègrement, ludothèque médiocre…), sans s’agréger beaucoup de leurs avantages.

Qui peut le moins peut-il le plus ?

Mais un nomade nimbé de clairvoyance moderniste ne se rabaisse pas face à ces arguments de vieille mégère ! Qu’à cela ne tienne, le précieux objet est tellement bien pensé qu’on a justement prévu les accessoires-qui-vont-avec:

Tablette tactile équipée d'un clavier et d'une souris

Vous l’avez dans le mille: la tablette équipée d’un clavier et d’une souris

Voilà de quoi rester mobile et léger, et pouvoir utiliser correctement sa tablette. On a l’air tout de suite moins bête.

Bon au début, c’est vrai que mon démon passéiste m’a inspiré quelques pensées incongrues. Je me suis éreinté à apprivoiser la dactylographie pour me retrouver à taper un caractère à la fois sur des rectangles de verre, et de surcroit je vais accepter ça gentiment au nom d’un progrès à fort relent consumériste ? Ces quelques élucubrations auraient dû vite se dissiper à l’aune de la pléthorique offre de jeux sur tablettes, toutes marques confondues.

Les jeux vidéo sur tablette : retour vers le futur

Manettes de jeu branchées à tablette tactile

Tout ça pour ça…

À l’heure ou la majorité des jeux commercialisés le sont sur des terminaux tactiles, les tablettes sont-elles l’avenir du gaming ? Qu’importe si le simplisme et l’intérêt limité des jeux proposés nous ramènent au mieux aux grandes heures du MS-DOS. Au pire, cela ressemble à un remake très coloré du Commodore-64, la jouabilité en moins ! Consolation : vous pouvez jouer n’importe où à des produits bariolés, sur fond sonore HD (mais n’oubliez pas de couper le son pour ne pas gêner votre voisin).

Il vous faudra cependant, pour pallier le gameplay tortueux des applications tablettes (et accessoirement tenter de prouver qu’on joue aussi bien sur tablette que sur un notebook), disposer de l’équipement adéquat: une manette. Voilà qui vous permet de jouer de partout avec les mêmes armes que n’importe quel ringard guindé sur PC. Et toc!

Jeu Android médiocre

Atari, sors de ce corps! Peut-on légitimement commercialiser de tels jeux en 2012?

Si décidément comme moi vous regimbez malgré tout à dilapider votre « temps de cerveau disponible » sur les jeux pourris de l’Android Market ou du iPad, je ne puis plus rien pour vous.

Vous n’êtes pas convaincu par cet avenir du jeu vidéo au gout de rétro mal fardé ? Il ne vous reste qu’à formater votre tablette pour y installer une distribution Linux ou un émulateur PC. Quoi, du coup ça ne sert à rien une tablette ?

Pas si sûr, l’argument préféré de nos aficionados du quadrilatère vitré n’a semble-t-il pas encore dessillé vos yeux de technophobe mal dégrossi.

iSofa

Alors on s’esquinte l’échine pour lire sur son plan LCD ? Se recroqueviller pour essayer d’élucubrer quelques phrases vérifiant la bonne saisie de chaque lettre, c’est pas folichon je reconnais. Normal, tous les utilisateurs de tablettes vous le diront : pour utiliser sa tablette et se libérer de la fixitude de l’ordinateur portable, il faut disposer de cet indispensable accessoire :

Photo de canapé

Nomadisme quand tu nous tiens…

Un canapé ! Il ne manque plus que l’application pipe-et-feu-de-bois, et nous voilà dans une ambiance champêtre. Bon c’est vrai que le sofa, on ne peut pas l’emporter partout, notamment dans le métro. Il semblerait qu’être nomade, cela soit un état d’esprit avant tout !

Mauvaise foi

Steve Job tenant deux iPad en guise de tables de la Loi

Good Job Steve!

Toujours pas convaincu ? Moi non plus. J’ai pourtant essayé d’y croire. Rien n’y fait. Mécréant, je n’ai pas succombé à la révélation quasi-messianique pour ces rectangles de verre. Il faut dire que dès le départ ça renifle à plein nez l’obsolescence programmée. Pour ne pas évoquer le désastre environnemental lié à la production massive de ces objets-talismans constitués de matières rares et voués à une désuétude proche. Ni les conditions semi-esclavagistes de ces petites mains meurtries qui ne goûteront jamais aux joies tactiles chronophages de nos technophiles citadins des pays développés.

Règle de lecture avec doigt au bout, pour lire la Thora à la synagogue

Un objet divin? Glisser son doigt et se griser : quand le sacré suggère déjà la tablette…

La libération de l’Homme vaut bien ces quelques sacrifices non ? Voyez comment le gourou d’une entreprise rejouant la métaphore du fruit défendu présente son produit, sur le ton docte du prophète venu rédimer l’Humanité. Oui oui, je parle bien de Mackintosh. Vous savez, cette espèce de sorcière qui vous vend des pommes empoisonnées et passablement avariées ? Nous vendre du rêve -et à quel prix! Le pire c’est que ça marche, Moïse en son temps n’aurait pas aussi bien fait son Job.

Tablette, famille, appli

En plus c’est convivial et intergénérationnel. Alors que le traditionnel repas dominical autour de la table semble avoir fait son temps, on se réunit désormais autour de la tablette : toute la famille est contente et plus personne ne se fait la gueule (normal il n’y a plus de communication).

Alacrité, convivialité et météo ensoleillée : la fête de famille, c’est la tablette.

(Source: cliché glané sur le site de propagande ilovetablette.com)

Et oui, nos amis iPad victims font des émules, et ce déjà dans nos laboratoires d’expérimentation humaine que sont les cours d’école.

Ecoliers autour de tablettes tactiles

L’iEnfant-roi comme nouvel avatar pédagogique…

Tablette noire et tablettes de multiplication : itinéraire d’un iEnfant gâté

Comment puis-je être aussi rétrograde, alors même que certains dans l’Education nationale l’érigent en outil pédagogique indispensable? Voilà que certains conseils généraux ont distribué ces petits joujous de technologie à des milliers de collégiens et d’écoliers pas encore assez gâtés. Pour quels objectifs ? Peu importe : tel un Graal venant enterrer les dernières exigences d’effort envers nos concitoyens impubères, la tablette est la fin en soi. D’ailleurs, grâce aux ardoises numériques, plus de fautes d’orthographe ! Oui, vous avez bien lu : en effet, nos petites têtes blondes déjà bien passives et fâchées avec la pensée écrite n’auront même plus à écrire quoi que ce soit, mais juste à presser des icônes pour accéder à leurs applications.

Tablette tactile recouverte de traces de doigts.

Loin du cliché publicitaire aseptisé, la tablette sous son aspect quotidien pour l’usager: recouvert de vilaines traces de graisse trans des nuggets de chez KFC. Et oui, un geek ça mange souvent mal…

Un petit glissement de doigt pour l’homme…

De toute façon, j’ai beau jouer les Don Quichotte contre ces cadres pleins de traces de doigt, en cette période de crise économique, la tablette tactile serait parait-il bonne pour la croissance. Et la croissance c’est bon pour l’Homme. CQFD. Nos marketeux et autres promoteurs de besoins superflus sont décidément d’infâmes génies. Il ne reste plus qu’aux acrimonieux adeptes de la simplicité volontaire de mon espèce à méditer ce constat certes un peu cru : un petit glissement de doigt pour l’homme, un grand doigt à l’Humanité.

(Article originellement publié sur cybermoustache.fr le 30/10/2012)

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